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La légende du Thann

Farfadet

" Au XII ème siècle, à Gubbio en Ombrie, vivait un évêque dont le dénuement était proportionnel à la sainteté. L'évêque Théobald - car tel était son nom, bien qu'on le nomme aussi parfois Thiébaut, ou Théobaldus, voire encore Ubald -était en effet si vertueux qu'il donnait tout ce qu'il possédait aux pauvres. Il ne lui restait à la fin de sa vie qu'un mauvais lit sur lequel il se mourait, et un fidèle serviteur, qui n'était pas plus riche. Théobald se rendit compte, mais un peu tard, que non seulement il n'avait jamais payé son serviteur, mais qu'en plus il n'avait rien à lui léguer après sa mort. Il le fit alors venir et lui tint à peu près ce langage : "0 mon fidèle serviteur, la mort va bientôt m'emporter, et je m'aperçois avec effroi que je n'ai rien à te laisser, à toi qui m'a si bien soutenu sans jamais te plaindre. Il ne me reste en fait qu'un seul bien, que je veux te donner: lorsque je serai mort, ôte l'anneau d'or qui est à mon doigt, et qu'il te serve à t'assurer une retraite paisible et heureuse."

Peu de temps après - le 16 mai 1611, pour être précis, mais je ne connais pas l'heure -, Théobald mourut. Comme il le lui avait demandé, son serviteur prit l'anneau d'or qui était à son doigt. Mais quel ne fût pas son effroi de constater qu'en tirant sur la bague, la dernière phalange du saint vint avec le bijou ! Sans doute l'anneau était-il depuis trop longtemps en place, ou bien le saint était-il un peu trop vermoulu. Des mauvaises langues disent même que, dans sa hâte, le serviteur coupa le doigt pour récupérer l'anneau, sans nécessairement attendre que Théobald fût décédé - mais ce sont là assurément de très mauvaises langues, bien que de tels faits aient déjà existés dans d'autres légendes... Quoi qu'il en soit, le serviteur se fit très vite une raison, en déduisant que cela devait être un signe de Dieu destiné à lui faire comprendre qu'il fallait respecter la volonté de son maître.

Il mit donc la relique - car par ce miracle le trophée était passé du statut de simple doigt orné d'un anneau à celui de relique - dans un creux de son bâton, fit son baluchon, et rentra chez lui, qui n'était pas la porte à côté. Vous ai-je dit qu'il était vosgien ? Il dut donc franchir les Alpes et traverser la plaine d'Alsace avant d'arriver enfin devant les montagnes vosgiennes. A revoir les paysages de son enfance, son cœur battait dans sa poitrine. Il voulait dans la journée monter jusqu'à Urbès pour enfin retrouver sa chère Lorraine mais, fatigué par le voyage, assommé par la chaleur, il se reposa d'abord au pied d'un des grands sapins qui couvraient la vallée, non loin de Vieux-Thann. Un sommeil profond l'envahit cependant, et lorsqu'il se réveilla, il faisait déjà presque nuit. Contrarié de s'être laissé retardé de la sorte, il se leva précipitamment et saisit son bâton quand, ô stupeur, celui-ci resta coincé au pied du vieil arbre, comme s'il avait pris racine. Alertés par ses cris d'effroi, les villageois d'alentour accoururent au pied du sapin.

Non loin de là, au château d'Engelsbourg, veillait le comte Engelhard le jeune de Ferrette. C'était au mois de juin, il faisait doux, et la nuit assombrissait déjà la montagne. C'est alors qu'il aperçut, au-dessus d'un des plus hauts sapins de la vallée, trois grandes lumières brillantes. Devinant qu'il se passait là-bas quelque chose de mystérieux, d'extraordinaire, voire de miraculeux, il se rendit immédiatement sur place. Il s'agissait, bien entendu, du sapin retenant prisonnier le bâton du loyal serviteur. L'endroit pullulait maintenant de monde. Le serviteur expliqua toute l'histoire et, entérinant le fait qu'il s'agissait bien là d'un miracle, Engelhard décida aussitôt de bâtir en ce lieu une chapelle à la gloire de Dieu et de saint Théobald, et d'y déposer la relique. Ayant prononcé ce vœu si pieux, il prit bâton qui, par miracle une fois de plus, n'opposa alors aucune résistance. La ferveur de l'assistance n'en fut que plus grande, et la chapelle devint rapidement un lieu de pèlerinage très renommé, d'autant plus que la relique continuait régulièrement à engendrer des miracles.

Au XV ème siècle, la collégiale Saint-Thiébaut fut édi-fiée en remplacement de la chapelle initiale. Entre--temps, la forêt avait été défrichée et les maisons
s'étaient installées dans ce qui allait devenir Neuf- Thann, puis Thann. Saint Thiébaut fit encore parler de lui en 1632, où il apparut dans toute sa splendeur
aux envahisseurs suédois dont les chevaux, effrayés, se cabrèrent et s'enfuirent en jetant à terre leurs cavaliers. En reconnaissance, la ville fixa des fers à cheval sur les portes principales de la collégiale. De nos jours encore, chaque année, le 30 juin au soir, veille de la Saint-Thiébaut, on fête la crémation des trois sapins : trois grands troncs fendus de la tête aux pieds et remplis de copeaux, surmontés symboliquement de trois petits sapins sont mis à feu successivement par un religieux, un militaire et une personnalité particulièrement méritante. Autrefois, la foule se précipitait pour ramasser des copeaux qui le jaillissaient en flammèches, ou des morceaux de charbon à qui l'on attribuait des vertus miraculeuses. Est--ce de s'être trop brûlé les doigts ou parce que la ferveur religieuse n'est plus ce qu'elle était ? L'assistance aujourd'hui est beaucoup plus sage … "

Lu pour vous dans "A l'Ombre du Grand-Ballon, Contes ordinaires". Textes de Bruno Lienard, photographies de Daniel Ziegler, paru aux Editions Coprur (34, rue du Wacken 67000 Strasbourg).

A l'Ombre du Grand Ballon
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