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D'un coup de baguette magique, les fées vont nous transporter en plein domaine celtique. Elles étaient trois, les Fées de la Bruche, tantôt bonnes, tantôt mauvaises, selon leur humeur, couleur du temps.
D'abord, elles demeuraient sur trois collines différentes, mais ayant découvert que, vu les formules magiques qu'elles possédaient, elles auraient plus d'intérêt à demeurer ensemble, elles se bâtirent un grand château en commun, entouré d'un jardin qui était une merveille telle, qu'on venait le voir des plus lointains pays, ce qui les flattait énormément. Aussi redoublèrent-elles d'ingéniosité pour l'embellir encore, appelant de par delà les mers des jardiniers qui leur apportaient des plants de fleurs inconnues en Alsace, des arbres fruitiers donnant des pêches aussi grandes que des melons, des ceps dont les raisins égalaient ceux de Chanaan, et nombre d'autres choses encore.
Lorsque leur humeur était couleur de soleil, elles envoyaient aux malades, aux enfants, aux serfs des villages voisins, de leurs fruits les plus beaux et donnaient, A ceux qui leur en demandaient, des semences, des plants, des boutures ou des rejets de leur jardin. Mais quand leur humeur était couleur de pluie, de brume, ou de vent, elles vous jetaient de leurs terrasses, les capricieuses, des trognons de pommes et de poires, vous crachaient dessus leurs noyaux de cerises, ou versaient leurs ordures dans la Bruche, qui vous prenait alors un air d'égout, à tel point que les sangliers eux-mêmes ne venaient plus s'y désaltérer.
Leur mauvaise humeur ne cessa plus à partir du moment où, dans la vallée, se mit à circuler un pèlerin vêtu de bure qui rassemblait les populations autour de ses proches. Il demeurait dans une forêt sauvage dont il avait apprivoisé les animaux. Ceux-ci le suivaient ainsi que moutons le berger, se couchant à ses pieds, quand il parlait, et lui léchant de temps en temps les mains. Les fées voulurent l'imiter, capturant un chat sauvage, un loup et un lion pour les dresser. Mais le chat leur jeta du poivre, le loup voulut les dévorer et le lion hurla si fort qu'elles en frissonnèrent d'épouvante. Après cet échec, elles jurèrent haine éternelle au pèlerin, devenu ermite, et, pour le tourmenter à leur aise, résolurent de bâtir un pont suspendu, allant de la colline de leur château à celle que couvrait la sauvage forêt de leur rival, sachant, lui, si bien dompter les gens et les animaux.
Ainsi, dit la première, qui avait des cheveux blonds, nous pourrons aller surprendre son secret. Et lui faire quelques niches ! ajouta la seconde qui avait des cheveux roux. Nous débarrasser de lui, peut-être ! conclut la troisième, qui avait des cheveux noirs. Sur quoi, elles se mirent à rire comme de petites folies et résolurent d'entreprendre leur travail dés l'aube.
Un radieux soleil éclairait la valise lorsqu'elles se réveillèrent, et jamais la claire rivière de la Bruche n'avait été plus belle ; elle coulait comme argent fondu et dans chacune de ses cascades se mirait un arc-en-ciel. Ayant revêtu leurs plus beaux atours, les fées s'assemblèrent sur la terrasse la plus proche de l'eau, pointèrent l'index vers la rive opposée et dirent en même temps : Notre pont doit aboutir en face et sa dernière arche s'élèvera juste au pied de la hutte de l'ermite.
Il sera en grès des Vosges, dit la blonde. Il aura garde-fous en bois de cèdre, dit la rousse. Il sera joint par mortier plus dur que diamant, dit la noire. Souriantes, heureuses d'être si bien d'accord, elles élevèrent leurs baguettes magiques, les tournant en tous sens et se mirent à murmurer leurs incantations, puis : Halli, halli, dit la blonde, que grès rouges bien taillés arrivent. Aussitôt d'énormes blocs volèrent par l'espace, se posant gentiment en gros tas bien rangés au pied de la terrasse. Hallo, hallo, dit la rousse, que beaux cèdres bien équarris et sans nœuds arrivent. Aussitôt des poutres de cèdres soyeux volèrent par l'espace et se rangèrent en gros tas rectilignes au pied de la terrasse. Mais voici que la fée noire devint toute pale, car elle n'arrivait pas à se remémorer sa formule magique. Elle avait beau se frapper le front, faire tournoyer sa baguette, ouvrir la bouche au grand large, elle ne trouvait que les trois premiers mots.
Elle tapa du pied, se mit en folle colère. Rien n'y fit. Ses compagnes furent chercher tous leurs grimoires, les compulsant pendant des heures. Peine perdue. Au soleil couchant elles étaient encore là, à tergiverser, discuter et se disputer, sans pouvoir commencer l'ouvrage projeté, et les populations s'assemblaient, curieuses. Nous ne pouvons cependant renoncer à notre prestige, dit la blonde. Ni attirer sur nous les moqueries de ces gens du commun et de ce dompteur de bêtes sauvages, ajouta la rousse. Certes, non, conclut la noire, et voici ce que je propose : dites vos formules, puis, je répéterai derrière vous ce qui de la mienne me reste dans la mémoire. Une fée de mon envergure peut très bien négliger la fin de sa phrase. Ne suis-je pas la plus puissante de la contrée ! La blonde et la rousse pensèrent qu'elle était bien hardie, tout de même, et peu polie pour elles, qui se targuaient d'une puissance non moindre que la sienne, mais pour ne pas donner à rire à la populace qui arrivait en longues théories à travers la vallée, elles obtempérèrent au désir de la noire, murmurant des formules et agitant leurs baguettes. 0 adorable merveille !
Le pont aussitôt se forma, en une architecture de rêve, qui, au lieu de gâter le paysage, lui donnait de l'allure, de la grâce, et les cris d'admiration de la foule montaient jusqu'à la terrasse des fées, enchantées de cet hommage. Vous voyez, dit la noire à ses compagnes, que tout m'est possible et que j'ai bien fait de ne pas écouter vos doléances et de ne pas me laisser aller à vos bêtes scrupules. Sur ce, tandis que le peuple s'allait coucher, les trois fées célébrèrent leur victoire par un festin de gala, par des danses et par de la musique, se promettant bien d'aller taquiner l'ermite dès I'aube. Vers minuit, comme l'orchestre attaquait sa plus belle mélodie, on entendit un bruit épouvantable, puis un silence de mort. Tout le beau pont gisait effondré dans la Bruche, chassée de son lit. C'est de votre faute ! crièrent à la fée noire, la blonde et la rousse.
L'orgueilleuse coupable se mit à grincer des dents et ses yeux lancèrent des éclairs tant elle devint furieuse. Elle se sauva vers le nord. Quant aux deux autres, elles s'en allèrent vers le sud, mais non sans avoir ruiné de fond en comble leur château et leur jardin, sauf quelques murs de soutènement qu'elles négligèrent et que l'on peut voir encore aujourd'hui.
Lu pour vous dans le livre " Légendes dAlsace, tome II "
par Gabriel Gravier dans la Collection du Mouton Bleu.
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