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Est-il un coin plus pittoresque, plus coquet, plus joli que la vallée où se promène, avec le plus doux des murmures et les méandres les plus capricieux, la Lièpvrette, moins rivière que ruisseau ? J'ai peine à le croire : sommets couronnés de ruines ou de rocs formidables, versants couverts de forêts splendides et, plus bas, beaucoup plus bas, verts tapis de prairies où babille le cours d'eau mince comme un filet ou gros d'écume, selon la pente ou l'obstacle, telle est ma vallée. Vivante et riante par la nature et l'indus- trie, le bruit des métiers y rivalise avec le chant éolien de la brise dans les bois. Donc, la vallée est charmante ! Lorsque le soir y descend, les cimes s'illuminent à la ronde, à mesure que les fonds s'obscurcissent. Tout l'amphithéâtre des Vosges prend des teintes nouvelles sous les feux mourants du jour.
Un bruissement semblable à celui de voix lointaines court à travers
les chênes et les sapins. C'est, dans la nature, le prélude du
repos. Les troupeaux rentrant à l'étable, les travailleurs regagnant
le logis : c'est le mouvement quotidien qui va finir.
Tout se tait. Les teintes roses des cimes s'éteignent par degrés
; le bleu du ciel se constelle de clous d'or la lune montre son croissant pâle
au-dessus des sapinières. Plus un murmure dans les bois, plus un bruit
dans les demeures. Arbres, bêtes et gens subissent la loi commune du silence,
du sommeil.
Croyez-vous au retour possible des farfadets et des fées ? N'est-ce pas
leur ronde désordonnée qui tournoie, là-haut, sur le plateau
de Charlemont, sous l'astre blafard des nuits ? Pourquoi non ?
Les hommes, ces puissants d'aujourd'hui, sont les ennemis naturels de leurs
frères fantastiques, les puissants d'hier. Ceux-ci se dérobent
devant ceux-là, depuis que leur pouvoir s'est amoindri, amoindri au point
de ne plus compter. Les faibles sont timides devant les forts ! Et les hommes
se montrent si terribles dans leur chasse au surnaturel qu'ils auraient bientôt
fait de relancer, d'anéantir dans leurs derniers refuges ces êtres
dépossédés, si immatériels qu'ils soient ! Mais
pourquoi la nuit, quand tout dort, ne reprendraient-ils pas possession du royaume
dont ils sont déchus, pour exhaler librement leurs plaintes que l'écho
ne redit jamais aux échos environnants ?
Avant, bien avant la naissance du Christ, les fées vivaient en paix dans
la belle vallée. Tout y était soumis à leur autorité.
Elles y exerçaient une 1royauté contre laquelle aucune force ne
pouvait pré- ; valoir. Si bien que, dans leur orgueil triomphant, elles
voulurent avoir une manière de Babel : la Babel rêvée avant
la confusion des langues. Elles résolurent de construire un pont, un
pont gigantesque, auprès duquel le merveilleux colosse de Rhodes ne fût
qu'un jouet d'enfant. Lancé par- dessus la vallée, il devait reposer
sur deux bases solides, le Charlemont d'une part, et de l'autre, là-bas,
à trois lieues de distance, la roche des Géants. Or, les fées
vont vite en besogne. Une nuit à peine s'écoula entre la conception
de leur projet audacieux et son exécution complète. Au point du
jour, le pont, auquel ne manquait ni une arche, ni une poutrelle, traversait
fièrement le val, ses arcades aux fines dentelures, soudées bloc
à bloc, par un mot magique, le même qui soulevait hors de terre,
avec leurs racines enchevêtrées, les chênes séculaires
et les sapins aux fûts énormes. Et, de là-haut, perdues
dans la brume des bas-fonds, les forêts, les prairies, la rivière
n'apparaissaient plus que comme des touffes de fougères, des lambeaux
de verts tapis et un filet argenté à peine visible au regard.
Triomphantes, les fées jetaient, du haut des airs, leurs sorts aux populations,
sans crainte de se voir relancées par les gnomes, amis des hommes et
toujours prêts à les venger. Cela dura longtemps, longtemps.
Mais voilà qu'un beau matin, en s'éveillant, les fées ne
purent se ressouvenir du mot magique, seul soutien de leur uvre surhumaine.
Elles mirent en vain leurs cervelles à la torture : le mot ne leur revint
pas. Et comme elles se regardaient, désespérées, hagardes,
échevelées, le manche du balai piteusement ramené sous
le bras, le charme se rompit. Les roches granitiques se disjoignirent avec un
fracas épouvantable, qui fit sortir, en hurlant du fond des bois, les
fauves croyant à un cataclysme universel, et les malheureuses fées,
précipitées dans la vallée, errèrent tristement
tout le jour. Les merveilleuses demeures qu'elles avaient habitées jusque-là
s'étaient évanouies et, la nuit venue, elles durent chercher asile
dans les cavités rocheuses abandonnées par les monstres des forêts.
Mais c'est bien leur ronde folle qui se trémousse là-haut, au
sommet du Charlemont ! Quand la nuit est sereine, quand les étoiles couronnent
les monts, elles reviennent se livrer à leurs ébats clandestins,
à leurs danses de jadis. A cheval sur le manche de leurs balais, elles
s'élèvent en cadence, laissant flotter leurs chevelures, dont
les rayons de la lune font scintiller les filaments argentés. Puis, lorsque
reparaît le jour, frrt ! Elles regagnent leurs gîtes ignorés
!
Pauvres fées, bientôt vous n'aurez plus d'abris t Nos bois disparaissent.
La civilisation empiète chaque jour sur le domaine de la nature et, je
le crains, une nuit ou l'autre, l'homme, dans sa chasse cruelle aux vestiges
du passé, vous délogera sans pitié du roc où vous
tournoyez encore, sans qu'une voix amie s'élève pour protester
contre cette proscription impie, contre cette spoliation barbare. Dansez donc,
dansez vos rondes silencieuses ! Mais, de crainte de vos ennemis en éveil,
enveloppez-vous d'un voile de brume et cachez vos derniers bonheurs dans l'ombre
mystérieuse où nul il haineux ne découvrira jamais
les suprêmes joies de vos occultes assemblées.
Lu pour vous dans "Contes populaires et Légendes d'Alsace" paru aux Presses de la Renaissance. Textes rassemblés par Nathalie Bernard et Laurence Guillaume..
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